L'écran ou la feuille

Publié le par Stella

Opti, il n'y a pas si longtemps, présentait sur son blog un roman. Je ne l'ai pas lu (tu l'as lu Opti au fait?)(et je ne compte pas le lire), mais  l'extrait livré par Opti m'a intriguée, je vous le colle ici :

" Promis, demain, j'investis dans un ordinateur portable. J'appelle Cetelem ou Cofidis et m'endette pour les cinq années à venir ! Bon. Une dernière cigarette avant de laisser tomber pour aujourd'hui. Bilan de mon après-midi littéraire : l'admiration de mes nombreuses clopes consumées sous la pression de mes lèvres et la vision chaotique du fond de mon cendrier peuplé de tous ces mégots écrabouillés. Soupirs. Encore trop de cadavres qui hantent le fond de ce cendrier et pas la moindre ligne valable. Juste la date en haut à droite de la page : le 17 juin. Ma mâchoire se crispe. Grr... Enfer et damnation ! C'est de la faute du stylo, j'en suis certain. Le malin tétanise les idées de mon cerveau. Il bloque mes mots qui aimeraient tant sortir de mon esprit pour se jeter en d'élégantes phrases sur cette feuille blanche... toujours trop blanche. Je dirais même que c'est le boycott du bic publicitaire, trop jaloux de ne pas ressembler à un beau plume tout orné de dorures, la plume triomphante et le sexe dressé ! L'éternel combat de David et Goliath... Ma foi, j'aurais dû m'en douter. Je ne rédige pas une vulgaire liste de courses à faire au supermarché du coin, je veux écrire ma vie ! Une vie faite de blessures, de fausses joies et de rêves avortés. Avec un ordinateur flambant neuf, jamais je n'aurais connu cet humiliant sentiment d'infériorité. Hmm... J'aurais plutôt connu la douce osmose entre les doigts et les touches du clavier. J'en reste persuadé. Tu tapes et les idées sont libres pour s'inscrire sur le moniteur. Aucune angoisse de la page blanche. La phobie de l'écrivain. "

in Erwan Chuberre Sainte Mylène, priez pour moi!, éd. Editeur Indépendant, 2007

Bon on en conviendra, c'est un bien étrange incipit. L'auteur compte nous raconter sa vie, et entame ses "confessions" par l'annonce de l'achat d'un ordi pour écrire icelles. Tordu, mais ça pourrait être intéressant ; dommage que le cela sonne faux (à mes yeux) parce que bon, le coup de l'écrivain torturé est un cliché éculé, surtout que d'autres l'ont fait en mieux. Et par sonne faux j'entends que ça manque de fluidité, il n'a pas écrit ses mots mais tenté de copier un style ; dommage. M'enfin, ce sont là des réflexions perso, au jugé ce type de récit ne m'intéresse pas trop mais je ne suis pas objective, ne l'ayant pas lu, je me tairais donc quant au contenu et à la valeur du roman.

Ce qui m'intéresse, et qui fait débat entre Opti et moi, et finalement sans le savoir Le Polatouche a apporté, par sa vision des choses (superbe métaphore de l'Inspiration Guidant la Plume lol)(sauf qu'elle n'aurait pas un fusil à la main, mais plutôt, chaipas moi, une fleur? des nuées ? Qu'est ce que tu proposes Le Polatouche, c'est ta créature après tout ;-))  une pierre à notre moulin.

La question : l'ordinateur vs le stylo, l'encre vs le traitement de texte.

 Pour ma part, c'est tranché : je suis ENCRE.

Encre parce que synesthésie cognitive : les mots couchés sur le papier ont un goût, une texture, une odeur, une couleur. Pluie et j'hume son odeur. Soleil et il illumine ma feuille. C'est un rapport sensuel pour moi que le grattement de la plume sur le papier, et cette sensualité ne saurait être remplacée par le cliquetis froid et impersonnel des touches du clavier.

Encre parce qu'elle constitue une preuve matérielle, comme une empreinte digitale des idées. Elle ne s'envole pas, ne se delete pas, ne nécessite pas de multiples sauvegardes. Elle est là, quoi qu'on fasse. Il ne peut y avoir d'erreur de manipulation, elle est docile et simple.

Encre parce que j'aime gribouiller, raturer, décorer, recommencer, faire des flèches, la feuille se remplit de taches porteuses ou non de sens, le bleu la dévore. Rien à voir avec la perfection insolente et trompeuse d'un traitement de texte. Insolente  parce qu'un premier jet, comme un troisième, nepeut pas être parfait. Trompeuse parce que rien n'est jamais fini, propre. Ecrire c'est un éternel recommencement. Et il y a la marge ! Dessiner des étoiles (of course) des fleurs, des personnages abstraits, inventer des tatouages tribaux ou des calligrammes chinois, ça calme ; et ça fait partie du processus, pour moi. Sur l'ordi, on ne peut pas gribouiller. C'est chiant, quel exécutif trouver alors aux divagations de l'esprit ? En sus, je ne sais pas vous mais des fois quand j'écris j'ai des idées pour d'autres écrits existants  (je cours de nombreux lièvres à la fois ;-D) ou nouveaux, des phrases qui me plaisent qui ne collent pas mais que je compte utiliser ailleurs, des fois même des listes de choses à faire, de personnes à appeller. C'est un joyeux foutoir qu'une feuille !

De plus, on y voit mieux à la relecture ; il est plus facile de modifier l'ordre des phrases par traitement de texte, mais on ne peut pas comparer les deux versions simultanément, à moins de "copier" au lieu de "couper" le passage déplacé. Avec des flèches, hop, tu retrouves le chemin et tu collationne les deux versions de visu.

Encre parce que Ancre, ancre de l'imaginaire dans le réél, une aussière comme un fil d'Ariane entre l'esprit donneur d'ordre et le corps. On  peut se perdre dans les méandres de la pensée, quoi qu'il arrive un point de départ demeure pour se retrouver. L'esprit dicte, le corps transcrit, et l'encre sert de conducteur.

Alors quid de l'écriture en direct live sur le PC, est-ce du pareil au même? Le clavier comme conducteur et le traitement de texte pour réceptacle? Certes, mais rien n'y est personnel, tout est formaté, calculé, pensé, toutes les lettres sont les mêmes, elles sont rangées sagement pour former les graphies puis les phrases, aucune d'entre elle ne tente une rébellion, une parole plus haute que l'autre. C'est peut-être idiot mais je trouve qu'écrits à la main les mots vivent plus ; et s'ils sont laissés de côté au fil des réflexions et des amendements ils n'en meurent pas pour autant : ils sont juste biffés, mais ont existé. Alors qu'avec delete, on tire un trait définitif sur ce qui était l'avant.

Pour en revenir au texte de Chuberre, c'est vrai au départ en achetant mon pc portable je me suis dit que j'allais forcément écrire plus, le clavier prendrait le relais de mon poignet, ça va plus vite, etc. Pour le mémoire : ok c'est vrai. Alors corrélativement j'ai avancé dans l'écriture de scénarii, mais pour le reste ce n'est pas significatif. Mais bon, posons le cas suivant : tu es dans le bus, tu as une idée ; tu sors ton carnet, non ? Tu rédiges un morceau dessus, mais comment être raccord avec l'avant si tu l'as dans l'ordi? En rentrant chez toi, l'idée s'est déjà évaporée, seules des bribes te restent et encore.  

Et puis la page blanche n'est pas forcément synonyme d'infériorité, ça c'est un cri de l'ego. La page blanche, c'est un rite de passage, d'apprentissage (Gennep powaaaa ;-p). Ca se craint, ok, mais ça se respecte, faut pas tout lui coller sur le dos non plus. En tout cas, il a réussi a tenir un paragraphe pour dire qu'il n'a rien à dire mais qu'en fait il a des choses à dire mais c'est pas de sa faute c'est le stylo et la feuille qui se sont ligués contre lui. Lol ou bien...?! Et puis mince, je laisserais pas les bic se faire traiter ! surtout les crystal :-D Enfin bon, chacun son point de vue.

En ce qui concerne ta question Opti, à savoir si pour mes articles du blog j'use du papier ou du jus de clavier, j'ai réfléchi et à l'exception de quelques uns couchés d'abord sur papier et des quizz copiés-collés de traitement de texte (because reprise des questions chez les autres blogueurs) l'ensemble des articles a été écrit "en live" sur Over Blog. Parce que c'est souvent pas du tout calculé, simplement un truc à dire et hop j'ouvre mon admin. Les mots viennent tout seuls, vu que ce n'est pas une obligation. Ce n'est pas la même chose pour les nouvelles que j'ai promises, qui me demandent plus de boulot ; les textes ici sont spontanés, tributaires du nunc et de l'envie  ;-)

Donc pour conclure, je dis : vive l'encre et la feuille comme support de base, et le pc juste pour les finitions. Le manuscrit versus le tapuscrit, c'est un débat infini. Mais n'oublions pas que la feuille emballait la pierre, donc elle emballe l'écran aussi ;-)

Je constate juste, cher Opti, que tu me demandes mon avis sans exprimer le tien.... Alors ? 

 

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L
J'écrivais au stylo à plume il n'y a encore pas si longtemps. Il ne faut pas sous-estimer la puissance du brouillon, de la désorganisation, voire de l'organisation sur la feuille. Un lien pour vous en convaincre. http://expositions.bnf.fr/brouillons/. Le travail sur papier, même dans sa seule partie physique, est plus qu'un premier jet, c'est un cheminement de l'esprit. Sur ordinateur, tu n'as pas ça. Je viens d'écrire mon premier poème numériquement et c'est pas terrible. Je vais le reprendre sur papier pour voir. Le stylo chemine sur le papier autant que l'esprit. Et il faut se méfier des raccourcis et bien veiller à prendre des sentiers non battus. Le hic c'est qu'avec une vie déjà bien remplie, le temps vient à manquer.
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S
Donc tu travailles au brouillon mais tu reprends à l'ordi quand même en second jet, si je comprends bien ? <br /> Tu le publieras quand même sur ton blog, dis? Suis sûre que tu es modeste sur le coup-là ;-)))<br /> Alors ça c'est un autre débat, le temps. Pas le temps de rien faire ni de tout faire ni de faire tout court en ce moment, d'ailleurs vais me fendre d'un article rapide à ce propos.
V
Heu... 95 pour cent des auteurs écrivent aujourd'hui par le biais d'un ordinateur maintenant. Si le mythe de l'écrivain maudit est fini, celui du stylo depuis belle lurette, non ?
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S
Bonjour et bienvenue Vincent ! <br /> Ce n'est pas forcément une question de mythe, mais une approche personnelle de l'écriture ; le mythe du stylo a des survivances tout de même hein, il ne se laisse pas enterrer comme ça :-) Par contre, je ne suis pas d'accord avec le pourcentage que tu avances, ça me semble beaucoup...Mais bon, comme je disais à Albin plus haut, tout est relatif, je n'ai fait que donner mon point de vue ; si un jour l'envie d'écrire en live sur l'ordi me prend, je saurais la saisir sans a-prioris. Tant que ce n'est pas le cas.... ;-)  (à part pour le mémoire, mais là c'est pas pareil, les paragraphes sont détaillés au brouillon donc bon)<br /> Celui de l'écrivain maudit est mort, achevé par  l'avènement de l'écrivain dandy, plébiscité par les média, mais qui existait déjà au XIX°, et bien avant. Comme on est dans une spirale d'éternel recommencement, je dirais qu'on va rempiler pour une vague de Maudits bientôt :-D
O
Excuse-moi de t'avoir posé la question sans y avoir donné le mien...<br /> C'est maintenant chose faite dans un article réalisé sur mon bloguounet...<br /> Je suis comme toi: c'est le papier qui prime!!!!<br /> Et je constate que le rapport que nous entretenons avec notre plume se ressemble sur certains aspects...<br /> <br /> Stella et Opti. futurs auteurs à succès natifs de la Lorraine pluvieuse...
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S
J'irais lire ça demain (et visiter ton nouveau blog aussi) ! <br /> Lol faut pas, faut pas, je ne suis pas superstitieuse, mais un peu quand même ;-)  Et puis pluvieux, te plains pas hein, c'est à peine pas ta faute (ni celle de Cathy) grrr... Bisous Opti, je t'appelle mardi pour notre déjeuner ;-)
A
J'avoue que j'ai sacrément perdu l'habitude de la feuille de papier et de l'encre, en ces temps numériques... alors que plus jeune, je passer mon temps à les utiliser sans arrêt. Mais au fur et à mesure, l'utilisation du clavier m'a rendu plus "confortable" pour l'écriture, alors... et après tout, tout est une histoire de contexte.<br /> ;)
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S
Oui, et puis ça dépend des personnes aussi. Coupons la poire en deux : il y a du bon et du moins bon dans le manuscrit comme dans le tapuscrit, et puis tout est relatif ;-)
G
Kikoo!<br /> Bah moi je n'aime pas écrire sur l'ordi. Pour moi, y a rien de concret sur un écran. Je veux le contact du stylo sur la feuille. C'est peut être sécurisant. Je ne sais pas.
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S
Plus sécurisant, c'est vrai. Peut-être est-ce une question d'empan visuel aussi, beaucoup moins agréable de travailler devant un écran, de s'y relire, d'y noter les fautes et autres problèmes.