Barbe Bleue....

Publié le par Stella

Réécriture de la suite de Barbe Bleue, conte de Perrault, dont les modalités ont été définies par Gren. Vous pouvez lire les suites inventées par

Gren, Nath, Cédric, Super Trouper, Péné, Opti Vincent, Cathy, Rosa Negra

Il était une fois un homme riche qui s'appelait Barbe Bleue. Malgré sa laideur et l'effroi qu'il provoquait, une jeune femme accepta de l'épouser.

Un mois après le mariage, Barbe Bleue dut quitter sa demeure pour une longue période. Il laissa quelques recommandations à son épouse, ainsi qu'un trousseau de clefs comprenant, outre celles des portes des diverses pièces, les clefs de ses coffres-forts ; elle pouvait tout ouvrir, tout explorer, mais il lui interdit formellement d'entrer dans une petite pièce. Cependant, la demoiselle étant fort curieuse, elle désobéit à son mari.

Derrière la porte, elle trouva les corps des anciennes épouses du maître de maison. Paniquée, il fit tomber la clef dans une mare de sang alors qu'elle tentait de refermer la porte. Elle se rendit compte en voulant l'essuyer que la clef était magique et que le sang ne voulait pas disparaître.

Et Barbe Bleue rentrerait bientôt..."

 

Elle prit sur elle pour ne pas se départir de son calme tandis qu'elle raccompagnait ses amies. Elle dut d'autant plus donner le change que celles-ci, enchantées, par les splendeurs qu'elles venaient de découvrir, lui faisaient force compliments sur son époux, regrettant de l'avoir mal considéré à cause des rumeurs qui couraient à son sujet.

Une fois seule, elle sortit la clef de sa poche ; le sang s'y trouvait toujours. La clef était fée, bien sûr, et la trace de sa trahison ne s'effacerait pas, quoi qu'elle fasse.

Curieusement, elle ne ressentait pas de peur, mais une sensation de vide. Sa mère l'avait mise en garde, relayant les ragots et les histoires terribles que l'on narrait aux enfants les soirs d'hiver afin qu'ils obéissent et n'aillent pas aux abords des terres de cet inquiétant homme.  Mais une fois mariée, rien de tout ce qu'on disait sur le compte de ce Barbe Bleue ne s'était avéré juste, et elle avait envisagé l'avenir sereinement.

Jusqu'à ce jour. Il fallait qu'elle retourne dans ce cabinet. Cela ne pouvait pas être vrai. Pourquoi lui avait-il confié la clef de ses trésors alors qu'il savait qu'elle serait tentée de s'introduire dans la pièce défendue, et de partir avec l'or et les objets précieux avant de le dénoncer?

La porte grinça ; les quelques rayons du soleil couchant qui filtraient à travers les volets clos ne lui permettaient pas de discerner autre chose que diverses silhouettes d'apparence frêle suspendues à un dispositif métallique saillant du plafond. Résolument, elle traversa la pièce, alla ouvrir les fenêtres. Se retourna, prête à affronter une vision d'horreur.

Rien. Il n'y avait rien.

Pas de sang sur les murs, pas de cadavres ni de lac de sang au sol. Murs d'un blanc laiteux, étincelants de propreté ; parquet de bois clair, visiblement bien entrenu car récemment ciré.  

Restait l'odeur, entêtante, des chairs en putréfaction et la trace purpurine, indécente, tranchant sur le gris mat de l'acier.

Elle n'y comprenait plus rien ; s'il s'agissait d'une hallucination due à la chaleur de cette journée estivale, ou bien encore à la fatigue, ou au verre de liqueur bu en compagnie de ses amies, comment expliquer la clef ! la clef ! Et le mystère dont son mari avait fait preuve quant à ce cabinet? Et cette aggression olfactive? Certainement une projection de son esprit sinueux, une turpitude de son imagination qu'on lui reprochait d'avoir trop vive.

Autant de questions sans réponse. Mieux valait rendre la pièce à la pénombre et avouer à son mari qu'elle avait trahi sa confiance, quitte à ce qu'il se fâche.

Riant de sa propre sottise, elle referma soigneusement les volets, traversa la pièce.

Au moment de se retourner pour pousser la lourde porte, la pièce baignant dans l'obscurité..... Les corps. Se balançant à la paterne. La flaque de sang caillé. Visqueux tapis étendu nouvellement sous ses pieds

Affolée, elle oublia de refermer la porte et remonta les marches quatre à quatre. Dans le hall, elle croisa le domestique préposé à l'allumage des flambeaux, bougies et autres torches qui éclairaient la demeure.

 Barbe Bleue aimait à ce qu'aucun recoin ne soit sombre. Ainsi, le même rituel s'établissait tous les soirs, dès que le soleil disparaissait à l'ouest sur les plaines poussiéreuses, dès que l'on voyait poindre la nébuleuse froide de la nuit, on donnait de la lumière avant qu'une parcelle d'obscurité, même infime, assombrisse la moindre pièce. Elle n'avait jamais prêté attention à cette cérémonie quotidienne, jusqu'au jour où un jeune serviteur oubliât une torche dans l'entrée et fut renvoyé séance tenante par le majordome en charge de la domesticité. S'en référant à son époux quant à la brutalité de la sentence, elle s'entendit répondre qu'il aimait la clarté, la douce lueur dansante des flammes sur ses oeuvres d'art autant que sur elle ; mais qu'il songerait à toucher un mot afin d'adoucir le châtiment du jeune homme. Lequel pourtant jamais ne reparût au château. Elle en avait d'ailleurs oublié tout, le visage autant que le nom. Seul restait cette impression diffuse d'un mal-être étrange qui rôdait sur la maisonnée dès les derniers rayons de l'astre solaire.

Elle demanda, courtoise mais ferme, à pouvoir disposer d'une torche. Le domestique obéit à sa requête, l'air anxieux. Tout à sa propre appréhension, elle ne s'en rendit pas compte.

Si la clef était fée, la pièce pouvait l'être aussi ; parmi les rumeurs courant sur son mari, on lui prêtait un don d'illusionniste voire de sorcier. Etait-ce là une piste? Se trouvait-elle devant un cabinet magique? Une pièce miroir de l'âme, un gigantesque vortex qui restituait les images de l'inconscient de celui qui inspecterait la pièce, les idées ancrées dans les tréfonds de l'esprit, en l'occurence en ce qui la concernait le fait que son mari puisse être le meurtrier de ses ex-épouses.

Il lui fallait éclairer cette pièce, pour savoir. Brandissant sa torche, elle poussa la porte. Les cadavres étaient bien là, alignées comme des pièces de boucherie les ex-femmes de Barbe Bleue la contemplaient de leur regards privés de vie. Des regards horrifiés. Des marques au couteau sur chaque parcelles de leur peau. Ou du moins sur ce qui en restait.

Le flambeau s'éteignit. Terrorisée, elle hurla et sortit de la pièce. Toutes les lumières du couloir s'étaient éteintes, la demeure entière était plongée dans le noir. Ses pupilles s'en habituèrent. Elle vit des ombres danser autour d'elle. Et toujours cette odeur âcre. De sang. De mort. Bien qu'elle sût que cela était vain, elle appella à l'aide.

Une voix, celle de son mari, lui fit écho : " Je t'avais accordé ma confiance, tu l'as trahie. Saisis-tu la gravité de ce que tu viens de faire? Tu as éclairé par deux fois la Pièce, la seule de la maison sur laquelle il me fût impossible d'étendre mon sortilège. Plus de mirages, plus de faux-semblants, la boîte de Pandore est ouverte. Désormais les ténèbres règneront. Elles s'étendront alentours et affirmeront leur emprise sur d'autres terres, comme ce fut le cas pour les miennes et cette demeure jadis souriante. Ce château redevient l'antre du Mal. Et tu en seras la Reine. "

 

 

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A
je te félicite t'es vraiment une artiste! Faut pousser tout ça tu vas devenir célèbre tu as un don d'écriture vraiment!
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S
Merci Al pour cette débauche de compliments :-) Bisous 
L
J'ai beaucoup aimé la dernière partie du texte, plus noire et l'idée du sortilège de la lumière !!! Très bien écrit !
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S
Merci Luna !J'aime la fin aussi, en fait ce que je n'aime pas c'est la façon dont elle est amenée, c'est un peu brusque je trouve, il y a du chemin encore à parcourir avant le dénouement, d'où la mise entre parenthèses de cette fin ;-)
G
Lol Vincent, tu décris la sorcière dans Blanche-Neige là :p
Bon, comme je viens de te le dire sur msn, je trouve ton texte super troublant.
J'aime les fins qui ne sont pas vraiment des fins.
J'aime le côté maléfique de ta "chute" qui est entrainé par toute une atmosphère de "mauvaise magie" tout le long du texte.
Bravo cocotte! (Quel talent! :p)
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S
Merci ma Gren ! (grrrrrr avec ce mot !  :-p)  
C'est bizarre, je la trouve troublante aussi cette atmosphère qui plane sur ce texte, je ne m'en suis pas rendue compte en l'écrivant et ça n'était pas voulu....
Si tu aimes les fins qui n'en sont pas, je pense que tu apprécieras le nouveau "découpage" du texte.
V
elle devient aigris bossu et affreuse  ouh ouuuuuhhhhh
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S
Non, je ne pense pas au contraire, les Etres des Ténèbres sont toujours les plus beaux, tout comme les créatures du Mal, ne parle-t-on pas de la beauté trompeuse du diable?........
T
Je reste sur ma faim, on pourait écrire encor une suite à tout ça! ne faite Barbe Bleue est une une histoire sans fin! j'aime beaucoup cette version!
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S
Pour une fois, bien que j'aime les histoires sans fin, il y en aura une.... Avec un passage de ce texte en moins ;-)