Deuxième fable toscane, "Le loup à la place du pois chiche"
Il était une fois un homme qui allait de par le monde à la recherche de la fortune, mais il avait beau le parcourir en long en large et en travers, point d’or dans sa bourse.
Un jour, alors qu’il longeait des champs, il trouva un pois chiche et dit :
« C’en est assez ! Ce pois fera ma fortune ou je m’en retournerai chez moi aussi pauvre que je suis parti. »
Il le mit dans sa besace.
Passant devant la maison d’un paysan, il vit la femme de celui-ci, occupée à tendre le linge.
Il lui dit : « Femme, pouvez-vous surveiller mon pois chiche quelques instants ? »
« Bien sûr, répondit-elle, posez-le sur cette pierre, il y sera toujours quand vous repasserez. »
A peine notre homme parti, le coq de la maison sauta sur la pierre et mangea le pois chiche. La paysanne s’en rendit compte, mais bon, pour un
pois chiche ! Cet homme devait être un peu fou, pour sûr il ne reviendrait pas.
Peu après, l’homme revint. Il s’enquit de son pois chiche.
« Bah, le coq l’a mangé. »
« D’accord, alors je prendrais le coq à la place. »
« Vous êtes dingue ? Un coq pour un pois ? »
« Ou le pois ou le coq, ou le coq ou le pois, si point de pois le coq, et rien d’autre. »
Après diverses tentatives pour lui faire entendre raison, la fermière dût lui donner le coq ; l’homme mis le coq dans son sac et
partit.
Plus loin, passant devant la maison d’un paysan, il s’arrêta pour bavarder quelques instants avec sa femme qui balayait devant sa porte.
« Femme, dit-il, pouvez-vous surveiller ce coq quelques instants ? »
« Bien sûr, mettez-le dans la cour, il y sera toujours quand vous repasserez. »
L’homme n’était pas encore à l’angle de la maison que le cochon, flairait un animal étranger à la maison, suivit le coq, en fit son repas et ne
laissa que les plumes.
Quand l’homme fut de retour, la fermière voulu lui donner un de ses coq.
« Non, je veux le mien. »
« Mais le cochon l’a mangé ! »
« Alors je veux le cochon. »
« Un cochon pour un coq ? »
« Ou le coq ou le cochon, ou le cochon ou le coq, si point de coq le cochon, et rien d’autre. »
Après moult discussions et arguments, l’homme était toujours inflexible et elle dût lui donner le cochon ; l’homme mit le cochon dans son
sac et partit.
Plus loin, passant devant la maison d’un paysan, il sourit à son épouse qui nettoyait les écuries.
« Femme, dit-il, pouvez-vous surveiller ce cochon le temps que je fasse une course ? »
« Si vous n’en avez pas pour longtemps, volontiers ; mettez-le dans l’étable avec ma vache, il y sera toujours quand vous
repasserez. »
Mais la vache, peu habituée à avoir de la compagnie, par jeu ou par ennui, donna un coup de cornes au porc et le tua.
L’homme s’en revint et vu son animal mort.
« Mon cochon ! »
« La vache l’a tué … »
« Alors vous me donnerez la vache ; ou le cochon ou la vache, ou la vache ou le cochon, si point de cochon la vache, et rien
d’autre. »
Et c’est ainsi qu’il partit, tirant la vache derrière lui, sur les chemins.
Il s’arrêta devant une ferme où il laissa la vache sous la garde de la maîtresse des lieux.
Or il se trouve que celle-ci avait une fille, très belle mais dépressive. Sa mère aurait fait n’importe quoi pour elle, si elle le lui
demandait.
Ce jour-là, la jeune fille dit :
« Mère, je veux manger. »
« Qu’est ce que tu veux manger ma fille ? »
« De la viande de vache. »
« Je n’en ai pas…. »
« Mais dans l’étable il y a une vache ! »
« Elle n’est pas à moi. »
« J’en veux quand même ! »
La mère ne sut résister ; elle courut à l’écurie avec un couteau, coupa un morceau de viande sur la cuisse de la vache, y mit de l’étoffe
en lieu et place, et alla cuisiner pour sa fille.
Quand l’homme revint à la ferme, il réalisa tout de suite que sa vache boitait.
« Je lui ai coupé un morceau de cuisse, dit la vieille dame, pour la donner à ma fille qui est malade. »
« Et alors donnez-moi votre fille. »
« Dans tes rêves ! Garde ta vache ! »
« Il en manque un morceau, et je la veux entière. »
« Et moi entière je n’en ai pas ! »
« Alors donnez moi votre fille ! Ou la fille ou la vache entière, ou la vache entière ou la fille, si point de vache
entière la fille, et rien d’autre. »
La vieille dame refusa encore et encore mais à la fin l’homme mit la jeune fille dans son sac et partit.
Il marcha, marcha, marcha encore en direction de son logis. Puis il vit une petite maison, non loin de celle où il avait à faire. Il se pencha
par la fenêtre et demanda à la femme qui préparait le repas :
« Femme, pouvez-vous garder mon sac quelques instant s’il vous plait ? je reviens tout de suite tout de suite ! »
« Bien sûr, mettez-le là dans ce coin, il y sera toujours quand vous repasserez. »
La femme retourna à ses casseroles quand elle vit que le sac s’agitait et parlait ! Elle l’ouvrit et en sortit la jeune fille, qui lui
raconta toute l’histoire.
« Ne t’en fais pas, j’ai une idée : hier mon mari a attrapé le loup qui a dévoré une de nos brebis ; il l’a enfermé dans le
jardin en attendant de décider de son sort. Mettons-le dans ce sac, il vengera tous ces pauvres gens escroqués ! »
L’homme vint récupérer son sac ; il remercia et partit.
Arrivé devant chez lui, il se frotta les mains de joie :
« Je n’ai pas trouvé la fortune, mais je suis fortuné tout de même ! J’ai quelqu’un qui pourra s’occuper de mon logis.
D’un pois à un coq,
d’un coq à un porc,
d’un porc à une vache,
d’une vache à une belle fille ! »
Ce chantant, il ouvrit le sac et le loup en sortit.